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Cette semaine en recherche: Norman Doidge, M.D., qui était en visite à l’Université Laurentienne le 26 janvier

 

Norman Doidge, M.D., qui était en visite à l’Université Laurentienne le 26 janvier, est avant tout un clinicien et un théoricien intégrateur. Il est psychiatre, psychanalyste, mais aussi chercheur, auteur, essayiste et poète. Il est professeur au Département de psychiatrie de l’Université de Toronto, chercheur universitaire au Centre de formation et de recherche psychanalytique de l’Université de Columbia, à New York, et auteur de deux ouvrages révolutionnaires, intitulés The Brain’s Way of Healing et The Brain That Changes Itself, qui figurent sur la liste des best-sellers du New York Times.

 

Le Dr Doidge est ancien chef du Centre de psychothérapie et de la clinique d’évaluation de l’Institut de psychiatrie Clarke et professeur chevronné aux départements de philosophie, de sciences politiques, de droit et de psychiatrie de l’Université de Toronto.

 

En plus des travaux largement reconnus et publiés sur la neuroplasticité et le cerveau, il compte aussi des études sur le traumatisme, les problèmes d’amour, les diagnostics psychiatriques et l’efficacité des psychothérapies intensives.

 

Le Dr Doidge est lauréat reconnu de plusieurs prix et distinctions scientifiques, notamment :

 

  • « Le meilleur livre général sur le cerveau » (2010), son livre The Brain that Changes Itself choisis par la rédaction et les lecteurs de Cerebrum, la revue américaine de la Dana Brain Foundation, parmi 30 000 livres traitant du cerveau
  • Prix de reconnaissance spéciale, décerné par Lésion cérébrale Canada
  • Prix CORST en psychanalyse et culture de l’American Psychoanalytic Association 
  • Élu à l’American College of Psychoanalysts pour « ses nombreuses réalisations exceptionnelles en psychiatrie et en psychanalyse... et son leadership national en psychiatrie »
  • Lauréat du prix Mary S. Sigourney (2008), la plus haute distinction en psychanalyse internationale

Entretien transcrit du Dr Doidge

  1. Q. Quelle question ou quel défi aviez-vous à cœur, c’est-à-dire le problème que vous vouliez aborder, lorsque vous avez commencé ce travail?

R : Le tout premier défi clinique auquel je me suis trouvé confronté était les troubles d’apprentissage. J’avais à l’Université de Toronto une clinique où j’ai rencontré de nombreux patients qui éprouvaient un effondrement soudain après avoir entamé leurs études universitaires. C’était des étudiants qui avaient bien réussi à l’école secondaire, mais qui, devant une charge accrue de travail et un niveau de stress accru, ont eu un coup de frein fracassant et commencé à montrer les limites cognitives causées par les troubles de l’apprentissage. Or, à cette époque, les troubles d’apprentissage n’étaient pas un sujet abordé en psychiatrie adulte. Il s’agissait de personnes dont les troubles n’avaient pas été décelés à l’enfance parce qu’elles étaient brillantes. J’ai également rencontré des professeurs qui éprouvaient également ces troubles. Ils avaient beaucoup souffert alors doctorants, mais avaient réussi à coup de pression et, maintenant que la pression n’était pas si grande, ils avaient énormément du mal à écrire et à publier.

Très récemment encore, on enseignait que les troubles d’apprentissage étaient programmés dans le cerveau, qu’on n’y pourrait rien et qu’on disait aux gens qui en souffraient qu’ils devaient apprendre à composer avec la situation, à contourner le problème. Et il y a en effet des façons de le faire. Par exemple, si vous aviez du mal mentalement à visualiser des cartes et l’espace, et que vous deviez vous rendre quelque part, vous chercheriez plutôt des repères en cours de route. Cette recherche fait appel à une autre région du cerveau. De même, si vous étiez un étudiant qui avait un problème de traitement auditif et ne pouvait pas prendre des notes en classe, vous enregistriez les cours et les transcririez laborieusement plus tard le soir, pendant des heures, ou, dans certains cas, on vous conseillerait d’embaucher un preneur de notes. C’est ce qu’on appelle des compensations, des moyens de contourner le problème. Cependant, je n’étais pas totalement persuadé que le cerveau était complètement câblé. Pendant ma formation à l’Université de Columbia, Eric Kandel y menait des travaux montrant que, quand les animaux apprennent, il se produit des changements dans de petites connexions entre les neurones, les cellules de nerf appelées synapses. Dans les années 1800, Freud avait avancé que l’apprentissage engendre des changements dans le système nerveux et, en l’an 2000, le professeur Kandel de l’Université de Columbia a reçu le prix Nobel pour avoir prouvé exactement ce postulat freudien.

J’ai alors commencé à explorer les techniques qui prétendaient que les enfants ayant des troubles d’apprentissage pouvaient former leur cerveau et surmonter ces troubles. J’ai vu qu’elles étaient efficaces et donnaient des résultats, et je me suis lancé sans plus tarder dans leur mise en œuvre.

  1. Q : Y a-t-il une controverse dans votre domaine d’études, d’autres écoles de pensée?

 

R : L’idée qu’on se faisait du cerveau au cours des 400 dernières années était que le cerveau était comme une machine, fait de parties, et que chaque fonction mentale avait un seul emplacement dans le cerveau, dans l’une de ces parties. Cette vue mécaniste du cerveau y voyait un modèle électrique et donc une machine câblée. C’est de là que provient le terme « câblé », c’est-à-dire qu’on a commencé à utiliser ce terme pour signifier une sorte de prédéterminisme génétique (à savoir que nos gènes déterminent la structure de notre cerveau et que les circuits, une fois établis par des instructions génétiques, sont immuables). (Les machines font beaucoup de choses merveilleuses, mais de nouvelles parties n’y poussent pas et elles ne se réagencent pas.) Bien entendu, je ne dis pas qu’il n’y a rien à cette analogie; je dis simplement que ce n’est qu’une analogie, qu’elle est incomplète au point d’être trompeuse à d’importants égards. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des aspects du cerveau qui sont prédéterminés, parce qu’il y en a. Mais, d’autres aspects peuvent être influencés par l’activité mentale : nous pouvons littéralement changer les connexions entre les neurones et modifier le « câblage » par l’activité mentale et l’expérience. Mais tant que nous étions épris de la métaphore, celle de la machine, nous ne pouvions pas voir cela. Nous avons donc tenté d’élaborer des méthodes pour valider l’hypothèse du câblage en cherchant à voir si nous pouvions changer le câblage du cerveau. Il s’avère que, dans de nombreux domaines, nous pouvons en fait changer le câblage. Il ressort que, non seulement le cerveau peut changer, mais que c’est même la façon dont le cerveau fonctionne lors de l’apprentissage.

 

3. Q : Vous avez été deux fois sur la liste des best-sellers du New York Times. Que ressentez-vous?

R : Cela fait du bien. Ce phénomène me fait penser à une intuition que j’ai eue il y a quelque temps, à savoir que l’une des façons de vivre est de suivre son intérêt, sa passion, même si l’on ne sait pas où cela mène, est bien fondée. Je mets l’accent ici sur le mot « suivre ». Suivez votre intérêt. Après tout, notre intérêt est souvent éveillé par des choses que nous ne pouvons peut-être pas comprendre. Il y a quelques années, j’ai eu à maintes reprises l’expérience d’être dans une librairie, peut-être au rayon de philosophie, et de tendre la main vers un livre particulier pour des raisons que j’ignorais, et il s’est souvent avéré que le titre que j’ai pris était exactement celui dont j’avais besoin à ce moment-là. Je ne pourrais pas vous expliquer pourquoi ce livre renfermait divers arguments, enfouis à l’intérieur, qui m’ont aidé à résoudre le problème qui m’occupait. C’était un vrai pressentiment, je veux dire par là que je ne pourrais pas l’expliquer à fond. Je crois que la vraie science comporte de nombreuses étapes. La première étape, où les innovations majeures se produisent, est celle de la curiosité, de l’émerveillement et des intuitions; il s’agit d’ouvrir des questions, et non de les fermer. Le public croît que la science ne procède pas du tout d’intuition. C’est ce que j’appelle « la science de consommation ». Elle a été renforcée par le président Kennedy lorsqu’il a déclaré à la nation et à ses scientifiques : « Supposons que nous voulons un homme sur la lune », puis les scientifiques, avec confiance et rigueur, mettent au point la science et les machines, et nous avons un homme sur la lune. Les dirigeants politiques déclarent « la guerre » contre une maladie particulière, puis la maladie est « vaincue ». Tout est donc question de ressources voulues par les résultats recherchés. Cette approche se révèle efficace parfois, comme dans le cas du sida, mais le plus souvent, elle ne l’est pas. Eh bien, nous avons consacré d’immenses ressources à la maladie d’Alzheimer et elle fait encore des ravages. La vraie science d’avant-garde étudie ce que nous ne savons pas. C’est pourquoi elle est dite à la fine pointe. Alors, quelle est l’attitude envers ce que nous ne comprenons pas? La confiance? Non, la curiosité.

Je pense que le fait que mes livres ont été sur la liste des meilleures ventes montre que le public s’intéresse aussi beaucoup à la région esprit-cerveau. Un jour, je parlais au romancier Saul Bellow, lauréat du prix Nobel, et, me référant aux perroquets sauvages qui apparaissaient à Chicago à la fin d’un de ses livres, et je lui ai demandé quel en est le sens. Je voulais savoir s’ils revêtaient un certain symbolisme. Il a répondu : « Non, cela s’est passé en réalité, et cela m’a intéressé. Je me suis dit que si cela m’intéresse, peut-être cela intéressera quelqu’un d’autre. » Dans mes deux livres, j’ai suivi mon intérêt, et il s’est trouvé que d’autres s’y sont intéressés. Nous sommes après tout la même espèce.

  1. Q : Que ressentez-vous à l’idée que vos domaines d’études se placent davantage dans la conscience du grand public à la suite de la reconnaissance que vous avez reçue?

 

R : Je m’en réjouis, surtout parce que je sais que nombre de personnes se font dire par des gens qui ne savent pas ce que la neuroplasticité a à offrir qu’on ne peut pas les aider alors qu’elles pourraient bien en tirer profit. Cela ne veut pas dire que la neuroplasticité peut remédier à toutes les afflictions, mais il y a un grand nombre de troubles, que je décris dans mes livres, qui peuvent être traités ou pris en charge par des techniques de neuroplasticité.

 

  1. Quelle est la partie la plus difficile de votre travail à la fois de clinicien et d’auteur?

R : Cela ne peut pas être réduit à une seule chose. Le travail clinique, l’écriture et la recherche de sujets comportent tous un certain nombre d’étapes, et chacune a ses défis.

 

  1. Cela dit, quels sont les objectifs que vous poursuivez dans vos domaines respectifs?

R : S’agissant de la neuroplasticité, il existe dans divers cercles nombre de bonnes approches qui ne sont pas encore largement connues et que j’essaie de faire connaître en éclairant le monde, afin qu’elles finissent par être largement connues. Il y a certains problèmes de santé comme une lésion cérébrale traumatique pour laquelle nous n’avons vraiment aucun traitement. Par exemple, si quelqu’un a subi un traumatisme crânien majeur et qu’il a perdu une fonction clé comme la multi-tâche, mais qu’il était toujours mobile et hautement fonctionnel, nous lui recommanderions le repos et espérons qu’il regagnera cette capacité. Environ 80 pour cent des victimes se rétabliraient, mais 20 pour cent ne l’ont pas fait, et nous n’avons rien pu pour eux. Je prépare actuellement une suite de neuf approches différentes pour la prise en charge des traumatismes crâniens. Ce que j’essaie de faire est de définir l’ordre dans lequel ces approches devraient être essayées, voire appliquées, afin de gagner du temps, d’économiser des ressources et épargner potentiellement des souffrances aux traumatisés. Mon deuxième livre, The Brain’s Way of Healing, a tenté de décrire pour la première fois les différentes étapes de la guérison neuroplastique. Objectif : établir, lors du traitement d’un patient, un fondement rationnel au choix du traitement initial, plutôt que d’en choisir simplement un parce qu’il a pu marcher à telle occasion chez tel patient. J’essaie de faire la même chose aussi pour le spectre autiste et les troubles d’apprentissage.

D’autre part, je suis psychanalyste. D’après ce que je lis dans la presse, je suis censé avoir honte de cette profession supposée moribonde, mais je pense vraiment que la psychanalyse procure des aperçus profonds sur la vie, l’auto-déception, l’art narratif et l’inconscient qui influe sur notre vie. Les principaux spécialistes en neurosciences que je connais reconnaissent tous que, ce que montrent leurs travaux scientifiques, c’est que la plupart de nos processus émotionnels et cognitifs sont inconscients, que le traumatisme de l’enfance affecte la structure du cerveau et que de nombreuses idées de Freud étaient très en avance sur leur temps. À l’avenir, j’espère mener plus de travaux pour comprendre comment l’activité inconsciente influe sur notre vie.

  1. Qui sont vos maîtres à penser ou quelles sont les influences que vous avez eues en psychanalyse?

R : Il y en a vraiment beaucoup : Freud sur les défenses, le transfert, les rêves; Donald Winnicott sur l’enfance; Melanie Klein, Vamik Volkan et Eric Marcus sur la psychose proche; Edward Whitmont sur les rêves; Bowlby sur l’attachement; Leonard Shengold sur le traumatisme de l’enfance. J’ai beaucoup lu dans le domaine de la psychanalyse et je trouve que cette lecture a renforcé ma capacité de faire des observations.