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Appelez-moi Bebaminojmat ~ Leland Bell

En anishinaabe, cela signifie essentiellement « quand vous circulez, parlez de bonnes choses ».

~ Par Leland Bell

 

J’ai eu la chance, dans ma vie, de faire des choix et d’avoir la liberté d’explorer divers chemins d’apprentissage qui m’ont aidé à aller là où je devais me rendre. Je n’ai pas toujours su qui j’étais ou par où je me dirigeais, mais, en y repensant, je savais que je devais découvrir mes origines afin d’accepter que pas tous les parcours se font en ligne droite. Je suis allé à bien des places lors de mon cheminement scolaire, mais je suis toujours revenu dans ma communauté. Je suis un Anishinaabe. L’art et la musique constituent mon histoire et sont à la base de mon parcours. Je partage mes enseignements dans le cadre de récits, comme l’ont fait mes ancêtres et comme le feront les prochaines générations.


Au début des années 1970, beaucoup de forces influaient sur le monde. Bien qu’il y avait une plus grande conscientisation aux préjugés et aux impressions, des comportements changeants en société et de nouvelles façons de penser, c’était néanmoins un milieu démoralisant pour beaucoup d’hommes autochtones. À cette époque, j’ai pris connaissance de la Fondation des arts de Manitou, surnommée le Groupe autochtone des sept et créée par Tom Peletier en 1966, qui m’a amené à faire un virement. En 1973, j’ai fréquenté l’école d’été sur l’île Schreiber, où j’ai premièrement rencontré Daphne Odjig. La Fondation représentait pour moi un lieu d’appartenance; là, j’ai appris comment appartenir. J’y ai rencontré beaucoup de mentors et d’enseignants qui sont devenus pour moi des amis à vie et m’ont montré ce que signifie l’apprentissage dans un espace sécuritaire et que flâner sans but n’est pas une façon de vivre. Là, je me suis rendu compte des liens entre l’art et la communauté, renforçant mon identité d’homme anishinaabe et me permettant de m’enraciner et de visualiser mon potentiel. Daphne m’a aidé à cerner mon potentiel. Elle était pour moi une héroïne, car elle m’a remarqué et m’a reconnu en qualité de personne, sans stigmatisation. Ainsi, j’ai appris à examiner et à comprendre l’art différemment, comme un moyen de lier les gens, comme dans l’ancien temps quand l’art servait de pont pour réconcilier nos peuples; j’ai utilisé mes œuvres pour renouer avec la culture et l’identité. 


Dans ce temps-là, j’ai joué la guitare avec le défunt Willy Dunn, qui m’a montré comment régler les accords pour arriver au « G ». Les gens disaient que Willy était bien en avance sur son temps, mais en réalité, il reflétait son époque, et son recueil d’œuvres est une leçon fondamentale qui boucle la boucle. J’ai effectivement rencontré beaucoup d’artistes autochtones qui ont défriché des pistes qu’emprunteraient d’autres. Grâce à l’art et à la musique, je me suis rendu compte que je n’étais pas tout simplement arrivé à ces endroits; j’ai choisi d’y être et de les partager avec ces gens. Cela a été une partie essentielle de mon trajet : j’ai appris à être un maillon de chaîne, un coup de brosse, une note de musique, un accord libre… c’est là que j’ai renoué avec la puissance de connexion et de souvenir de mes ancêtres.


Je suis venu à connaître mon héritage comme mode de vie, à l’adopter et à le permettre de me guider. Je suis allé de la Fondation Manitou au Collège Wasse-Abin pour suivre un programme de transition créé par la défunte Sara Peletier. Le programme offrait aux membres autochtones de la communauté un pont vers la formation conventionnelle. Pendant un an, j’y ai assisté et découvert ma voix authentique dans le cadre d’un cours de dynamique de groupe, où j’ai gagné la confiance de prononcer ma vérité. Vers la fin de l’année, j’ai participé à une séance de recrutement de l’Université Laurentienne. Le professeur Newbury, réputé à l’époque, a prononcé un exposé qui m’a intrigué, m’incitant à explorer des façons de me rendre à Sudbury. 

 

Painting by leland bell

 

J’ai peut-être fait du pouce… j’avais seulement assez d’argent pour me payer un motel pendant une semaine, faisant plutôt une mission de mon aventure. Puisque je venais de Toronto, j’étais à l’aise à prendre le transport en commun pour me rendre à l’Université. Par contre, l’aise s’est vite transformée en angoisse en arrivant au campus. L’édifice, les gens, les stéréotypes… tout m’effrayait. Quand on est indien, on présume des choses différentes et oublie les choses qu’on devrait comprendre, laissant libre cours au doute. Qui suis-je? Qu’est-ce que je fais ici? Est-ce que je suis digne? J’étais habitué à me sentir ainsi dans une place ou un édifice public. J’ai déployé tout mon courage pour traverser la foule d’étudiants afin de m’inscrire. J’avais besoin d’être là – je le savais – et je voulais m’améliorer, pour mes enfants, ma famille, mes ancêtres… et c’est comme cela que je suis venu à m’inscrire aux humanités à l’Université Laurentienne. Plus tard, j’ai créé la muraille de survie « Bravoure » (Bravery) à l’extérieur de l’Auditorium Fraser, car j’ai dû faire appel à tout mon courage et être brave lors de ce premier jour sur le campus.


Étudiant adulte, j’ai commencé à poser des questions en explorant des parcours vers la vérité. Même si je savais être un fier Anishinaabe, pendant cette période, à la Laurentienne, j’ai fait un lien spirituel et découvert comment cela me définissait à titre de personne et d’artiste et servait d’intermédiaire à l’apprentissage. Il faut répondre nous-mêmes à certaines questions de la vie. Je faisais déjà partie d’un territoire, mais à la Laurentienne, je me suis joint à un système de réflexion qui puisait d’un fonds de sagesse tout en y contribuant. L’art même est ressourcé de ces connaissances, du bassin d’enseignements racontant l’histoire de nos peuples grâce aux apprentissages tirés des ancêtres. Là, je me suis engagé à vie envers le bimaadizwin, le mouvement circulaire de tout ce qui existe, le sentier qui me rattache à mon territoire et à ma communauté, peu importe là où je suis.


L’un de mes premiers et plus percutants souvenirs de bimaadizin remonte à une cérémonie de l’aube sur le territoire de mon peuple, mené par l’aîné Alex Fox qui a fait emploi de la pipe. En me joignant au cercle sur le terrain, je savais immédiatement qu’il s’agissait d’un espace sécuritaire où les connaissances de nos ancêtres circulaient dans la terre, la fumée et ma conscience. J’ai fait don de mon asemaa (tabac) et me suis joint, corps et esprit, à la cérémonie. Je savais où j’appartenais et comprenais ce qui faisait de moi un Anishinaabe. Après cela, j’étais davantage sensibilisé à l’apprentissage axé sur la terre. Même si je fais la lecture d’humanisme ou d’existentialisme, cette façon de penser allait au-delà des mots et phrases; elle explorait et communiquait grâce à des concepts, à des histoires et à une sagesse faisant appel à tous les sens, une façon d’apprendre rehaussée davantage par ma participation à des cérémonies dans les salles de classe portables de l’Université de Sudbury avec mes camarades de classe Jim Dumont et Edna Manitowabi.


Je me suis investi à la vie universitaire, non pas pour atteindre le statut de l’éducation, mais plutôt pour acquérir des connaissances et de la sagesse. Afin de développer une base de connaissances, il faut s’engager dans l’apprentissage permanent en se joignant au cheminement éternel. C’est comme cela qu’on forme des relations avec la communauté. Si vous êtes isolés, vous devez renouer avec la terre et la communauté, car l’énergie émane de la place, là où se trouvent des bassins d’information et d’innovation. Certes, les livres sont importants, mais sans relations, on perd le chemin et l’élan. 
Mon objectif a toujours été de nouer et de renouer. Je crois à la création d’espaces pour les autres et à la mise en valeur de divers modes de savoir. Que ce soit par mes œuvres d’art ou de musique, je crée et partage mon espace et mes connaissances. Le bassin de connaissances ne comporte aucun déficit; certaines personnes ne comprennent pas le concept du partage, car ils croient qu’il s’agit d’une perte. Quand je dis que je partage avec toi un espace, je ne te le donne pas; les Autochtones ont déjà vécu ce mailentendu il y a bien longtemps.

 

Painting by leland bell


Grâce à mon cheminement scolaire, j’ai appris que l’approche autochtone à l’apprentissage ne comporte pas deux modes de pensée et ne se fonde pas sur un déficit. Nous n’avons pas besoin d’assimiler ou d’intégrer notre G’giikendaaswinim (système de connaissances) pour faire croître l’intelligence autochtone dans nos établissements – nous devons plutôt le respecter. Nos méthodes de rassembler et de partager les connaissances et les recherches sont puisées de nombreuses sources intelligentes, comme les animaux, l’eau et le ciel. La terre nous encadre, sans nous contraindre; nous sommes en harmonie avec ses esprits. Pendant mon trajet intellectuel, j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de gens et de faire des apprentissages à leurs côtés, dont les suivants, entre autres, qui ont aidé à décoloniser l’éducation. Un des fondateurs du Département d’études autochtones, M. Jim Dumont a créé et donné le cours « The Native Way of Seeing » parmi d’autres programmes à l’Université Laurentienne. Nombreux sont les aînés influents (Art Soloman-ba, Ed Newbery-ba, Thom Alcoze, Edna Manitowabi, Mary Recollet et j’en passe) qui ont frayé le chemin et créé un espace sécuritaire pour les étudiants autochtones et les alliés. Je veux discuter de cet espace.


À la Laurentienne, je pouvais poser des questions à divers niveaux de conscience, pas simplement en raison des professeurs ou des programmes, mais grâce aux autres étudiants et à la relation avec la communauté. Notre culture n’est pas un obstacle, elle est une puissance. Notre cercle est infini et, là, nous découvrons de nous-mêmes qui nous sommes et pourquoi nous existons. Dans le cercle, les personnes ont une voix et un espace. Nous faisons tous partie du cercle, d’une communauté d’apprenants qui découvrent le passé, vivent le présent et envisagent l’avenir.


Comme peuple, nous avons notre propre compréhension de nos philosophies. Nous avons nos récits et nous en servons pour réfléchir et pour planter les semences de la curiosité menant à la découverte. Il n’est pas nécessaire de le compliquer. Nos peuples font des découvertes dans la nature, la cérémonie et le monde universitaire, et la réciprocité trouve un mouvement dans le cercle qui n’a pas de fin. Aujourd’hui, nous avons d’énormes puits de recherche autochtone qui orientent les connaissances axées sur la terre. Nous avons des ruées de gens qui découvrent et réclament leur indigénéité ainsi que des alliés qui choisissent de montrer le chemin vers la réconciliation. Nous devons célébrer ces choses. 


Alors, quand vous me demandez ce que représentent pour moi les programmes autochtones de l’Université Laurentienne, je me dois de partager une pensée. Quand j’étais garçon d’environ 10 ans, j’ai dit à la mère de ma famille d’accueil que je voulais être médecin. Des années plus tard, elle était si fière de me voir diplômé en études autochtones de la Laurentienne – elle ne saurait être plus fière, et je l’étais aussi. La Laurentienne fait partie de mon cercle et de ma communauté : elle est un espace sécuritaire dans lequel les étudiants autochtones découvrent G’giikendaaswinim et renouent avec leur culture.